Hypocrite

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Hypocrite

Je vis maintenant avec un poids lourd sur l’estomac. Depuis son départ il y a trois mois, je vis dans un état second. Au plus profond de mon être, je traîne une incommensurable souffrance, celle de ne pas pouvoir lui cracher la vérité à la face. Mercredi dernier, je m’étais  penchée vers la fenêtre de ma chambre, je ne saurais estimer pendant combien d’heures. Le regard évasif, mes pensées vagabondaient de Roger mon fils à ce que j’aurais pu faire pour changer le cours des choses. Pourquoi je gardai le silence ? Mon intervention aurait-elle changé quelque chose ? Soudain, la sonnerie de mon portable me tira de ma rêverie. Un nouvel email de cet homme de gauche, Jamil Ramers demandant à ses camarades de lutte et contacts de dénoncer la proposition de loi sur « la réputation et le certificat de bonne vie et mœurs » votée par le Sénat de la République. Le progressiste en question trouve que cette loi est anticonstitutionnelle et viole le droit de certains citoyens…J’ai pris rapidement connaissance de cette proposition de loi sans y accorder trop grand intérêt. En effet, dans l’état actuel où je me trouve, ai-je le courage ou la lucidité de juger de la validité ou du bien fondé d’un tel document, me questionnai-je. Toute position de ma part risque d’être partisane.

Je me suis replongée dans la réalité qui est devenue mienne. Ressasser mes regrets impossibles, revivre ces scènes que je voudrais irréelles. Mais hélas ! Si seulement on pouvait refaire l’histoire ? J’étais tellement heureuse quand à ses 19 ans Roger me présenta  sa petite amie Ludy, il y a maintenant 9 ans. Mon unique fils m’avait permis d’avoir la fille que je n’enfantais pas, pensai-je. Malheureusement, la relation n’a duré que deux courtes années. Ludy avait pour habitude de passer à la maison chaque dimanche. Quand je m’étais rendue compte de son absence après trois dimanches simultanés et demandai à mon fils de ses nouvelles. Il m’a répondu sèchement : « Cette relation n’existe plus,  je ne vois pas pourquoi elle viendrait encore à la maison. »

-Ah pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé, insistai-je.

– Manmie, ma relation avec Ludy était construite sur ce pacte «  abstinence jusqu’ au mariage » et elle était d’ accord. En cours de route elle veut briser ce pacte et moi je suis responsable de groupe, enfant de chœur, catéchète,  je me dois d’être un exemple pour ceux et celles dont j’enseigne la parole de Dieu, me confia Roger.

Les femmes d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’elles veulent me disai-je dans mon fort intérieur. A son âge je rêvais d’avoir un homme qui me protégea jusqu’au grand jour. Hélas! Le premier salaud à qui j’ai fait confiance m’avait engrossé et s’était décliné de toute responsabilité. Le seul et unique souvenir que j’ai de lui est mon fils Roger. J’étais à la fois mère et père.  Je me suis battue pour éduquer mon fils. Je me réjouissais ce jour-là de savoir qu’il ne tenait quoique ce soit de  son père. C’était un vrai chrétien, un franc catholique. A cause de  son style, chapelet en main, dizainier au doigt,  très actif à l’église je croyais qu’il allait se faire religieux à un moment donné, car 7 ans après sa séparation avec Ludy, jamais Roger ne m’a présenté une autre fille…Mais non ! Il a fallu que je sois initié à la pornographie quelques jours après le 25eme anniversaire de mon fils pour avoir enfin une certitude sur ce qui longtemps me paraissait un peu flou…Ce jour-là Roger a décidé d’utiliser mon portable parce qu’il n’ avait pas d’ internet sur le sien et voulait répondre aux souhaits  de ses amis sur Facebook. Quelques jours plus tard je voulais me connecter sur Facebook, j’ai pris naturellement mon portable mais mon fils ne s’était pas déconnecté. Du coup j’ai ouvert sa messagerie et je commençai par lire quelques messages.

-Comment vas-tu bébé ?

– Je vais bien mon chéri et toi ?

Est-ce bien vrai ce que je vois, me questionnai-je. Ma curiosité me poussa à lire plein de messages. Pour certains c’était des habitués et pour d’autres ils venaient à peine de faire connaissance. J’ai décidé de lire entièrement une conversation.

  • Ami (A) :Hello Love !
  • Roger (R): Hello bébé, répondit mon fils
  • A: C’est quoi ton nom ?
  • R: Roger, tu habites où ?
  • A:Pétion-Ville…Tu es actif ou passif ?
  • R:Actif, répondit mon fils
  • A:Cela ne t’a jamais tenté d’être passif ?
  • R:Pas encore, je donne tellement de très bon service en étant actif que cela ne me tente pas de changer de rôle ?
  • A: Puis-je voir ce que tu as entre tes jambes ?

À ce moment précis  les deux copains échangeaient  les images de leurs sexes respectifs et ensuite se fixaient un rendez-vous. Je ne me remettais pas de mon émotion. Est-ce vraiment mon fils ? Mon fils serait-il vraiment gay ou est-ce une simple plaisanterie entre copains ? J’ai vérifié sa liste d’amis, les seules filles qu’il a dans sa liste sont les membres de la famille. Pour me rassurer j’ai décidé de lire au hasard une autre conversation. Avec cet ami de même sexe il était question d’une sorte de confession. Les deux se demandaient comment ils-ont pu arriver là ? Mon fils a avoué lui que cela a commencé à cause d’une paire de « Converse ».

-Mwen renmen frechè m se sa ki mete m la (J’aime être bien vêtu, voilà pourquoi je me retrouve dans ce pétrin aujourd’hui)

-Reziye w cheri, animal nan mal li nan mal nèt (Il faut te résigner mon chéri, tu ne peux plus regarder en arrière), lui dit son ami gay d’un air consolateur.

Après avoir fait cette découverte, j’ai beau lutté pour cacher ma peine, je ne parvenais pas. Mon neveu Abraham qui m’est très proche me questionna à plusieurs reprises, j’ai mis ma mauvaise mine sur la cause de la fatigue. Il a tellement persisté un jour que je ne parvins plus à lui cacher la raison de ma profonde tristesse. Comme unique réponse il a soupiré. La façon dont il a lâché ce soupire me laissa croire qu’il était déjà au courant.

-Abraham, tu savais que…

– Ma tante à dire vrai, je ne vois pas comment je pouvais t’expliquer une chose pareille. N’as-tu pas remarqué que Rayan mon ami ne vient plus à la maison ?

– Oui ! Et quel est le rapport ?

– C’est à cause de mon cousin ! Il a fait la cour à Rayan

– Jésus, Marie Joseph ! Je n’ai pas travaillé pour de tels résultats, lâchai-je en levant mes deux bras vers le ciel et ensuite je les ai laissés tomber sur mes jambes dans un geste de profond désespoir.

Il y a un an de cela un collectif défendant le droit des homosexuels en Haïti a décidé d’organiser un festival baptisé «  Massi-mardi[1] ». La société haïtienne, n’étant pas encore prête à accepter un tel libertinage à menacer de mettre feu au local où devrait se tenir cette activité. Les organisateurs comprenant les menaces ont finalement préféré battre en retraite. Le sujet a fait un tollé dans la presse et au niveau de l’opinion publique. Un après-midi, mon neveu a soulevé le débat, pendant que nous étions à table pour voir la réaction de mon fils, mais il feignait l’indifférence.

Depuis cette découverte, je souffre de l’hypertension artérielle. J’ai décidé pour des raisons que je  me garde d’avouer de suivre un médecin à Marchand Dessalines. Habituellement, je passe au moins deux jours hors de Port-au-Prince quand je vais voir mon médecin. Je ne sais pour quelle raison cette fois j’ai décidé de rentrer chez moi le même jour.  Il était environ 10 heures du soir quand je suis arrivée  à carrefour ce jour-là. Je suis rentrée discrètement dans ma chambre pour ne pas déranger mon fils, car Abraham était en excursion avec la faculté d’Ethnologie où il étudie la sociologie. Vers minuit, j’ai entendu la porte s’ouvrir. J’ai ouvert ma fenêtre dans le noir de ma chambre. Grâce aux lampadaires installés dans les coins et recoins de mon quartier par l’ancien gouvernement, j’ai pu voir  mon fils bras dessus, bras dessous avec un jeune homme qu’il nous présentait comme étant son camarade de choral.  On dirait deux jeunes pigeons qui venaient à peine de se rencontrer. À chaque pas ils s’embrassaient. Sous l’amandier ils s’arrêtaient se cajolaient. Sous l’avocatier, ils se tapotaient les fesses, ils riaient…Chacun de leur geste était empreint d’un tel amour que je restai sidérée devant le spectacle et figée à ma fenêtre une heure après la disparition de leurs ombres.

Il y a trois mois de cela, mon fils m’a quitté. Il est parti sans que je puisse lui dire le fond de ma pensée. Il est bruit que son ami dont je me garde de révéler  l’identité, n’est plus là aussi. Les deux sont actuellement à Mexico dans une communauté religieuse dénommée «  Jésus Miséricordieux ».  Si seulement j’avais le courage de te le dire en face. Pourquoi te caches-tu derrière une certaine dévotion à la vierge ? Chapelet en main, dizainier au doigt, crucifix au cou te donnant jusqu’au nombril, fidèle à la prière, actif aux activités religieuses… Pourquoi tu te voiles Roger derrière la religion ?  Tu ne peux pas être à la fois ange et démon mon fils ! Assume ton choix ! Cesses de jouer à l’hypocrisie !

                                                                                                          La Muse

                                                                                                       18 juillet 2017

[1] Dans le langage vernaculaire en Haïti on appelle les gays “ masisi” et les lesbiennes  “ madivinèz”. D’où la dénomination  massi- mardi de ce festival qui devrait rassembler gays et lesbiennes tous les mardis

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